Camille Roussel, journaliste spécialisée dans les rencontres internationales, s’est entretenue avec Nicolas Berthier, 35 ans, ingénieur lyonnais expatrié à Buenos Aires depuis quatre ans. En couple avec Valentina, une Argentine originaire de Cordoba, il revient sur son installation, sa rencontre et les réalités d’une vie de couple franco-argentine.
Présentation de Nicolas, français expatrié à Buenos Aires
Camille Roussel : Pouvez-vous vous présenter et expliquer ce qui vous a amené à Buenos Aires ?
Nicolas Berthier : J’ai 35 ans, je suis ingénieur en génie civil et j’ai grandi près de Lyon. En 2022, mon entreprise cherchait quelqu’un pour superviser un projet d’infrastructure en Argentine et j’ai levé la main sans trop réfléchir. J’avais 31 ans, aucune attache sérieuse en France et une envie de changement que je traînais depuis des années. J’ai atterri à Buenos Aires en février 2022, en plein été austral, avec deux valises et une notion d’espagnol très approximative apprise au collège. La ville m’a immédiatement frappé par son échelle : de larges avenues, une architecture qui mélange le style haussmannien et le béton brut, et une chaleur humaine assez déroutante pour un Lyonnais habitué à une certaine réserve. Dès la première semaine, mon voisin de palier m’a invité à un asado — le barbecue argentin — sans me connaître ni me demander mon nom de famille. J’ai passé la soirée à boire du vin de Mendoza et à essayer de comprendre pourquoi tout le monde parlait aussi fort et aussi vite. Le lundi suivant, mon chantier a pris deux semaines de retard à cause d’une grève de transports, ce qui m’a appris très tôt que le rythme argentin n’a rien à voir avec la rigueur des plannings français. Six mois plus tard, j’avais déjà changé deux fois de quartier avant de me poser à Palermo, dans un appartement que je partage aujourd’hui avec Valentina. C’est dans ce contexte, entre adaptation professionnelle et découverte culturelle, que ma vie sentimentale a basculé. Pour ceux qui envisagent une démarche similaire, notre guide complet sur la rencontre avec une femme argentine, chilienne ou péruvienne pose les bases que j’ai moi-même découvertes sur le terrain, souvent par essai-erreur.
Sa rencontre avec Valentina
Camille Roussel : Racontez-nous comment vous avez rencontré Valentina.
Nicolas Berthier : C’était en septembre 2022, sept mois après mon arrivée. Un collègue argentin m’avait traîné à une milonga — une soirée de tango social — dans le quartier de San Telmo, en me jurant que ce serait « une expérience culturelle obligatoire ». Je ne savais pas danser, je me sentais complètement déplacé au milieu de couples qui semblaient se connaître depuis toujours. Valentina était là avec des amies, elle enseignait le tango le week-end pour compléter ses revenus d’architecte. Elle a remarqué mon air perdu au bar et est venue me proposer, en riant, de m’apprendre les huit pas de base avant que la soirée ne soit terminée. J’ai accepté par politesse, persuadé de faire une catastrophe sur la piste. Vingt minutes plus tard, je marchais studieusement en cercle en comptant à voix haute pendant qu’elle corrigeait ma posture avec une patience que je n’attendais pas d’une inconnue. À la fin de la soirée, elle m’a donné son numéro en me disant simplement : « Si tu veux progresser, il faut pratiquer, pas seulement le samedi. » Nous nous sommes revus trois jours plus tard dans un café de Villa Crespo, censé parler tango, et la conversation a dévié sur nos vies respectives pendant plus de quatre heures. Elle m’a raconté son enfance à Cordoba, ses études d’architecture à Buenos Aires, sa passion pour le tango transmise par sa grand-mère. Je lui ai parlé de mon chantier, de mes doutes sur mon expatriation, de mon manque cruel de vocabulaire en espagnol argentin — le fameux « che » et le voseo qui remplace le tu m’ont donné du fil à retordre pendant des mois. Trois semaines après notre première danse, nous étions ensemble. Ce qui m’a marqué, c’est la vitesse à laquelle les choses sont devenues sérieuses : dès le deuxième mois, elle me présentait à ses parents à Cordoba, un rythme bien plus rapide que ce à quoi j’étais habitué en France.
Les codes de la séduction argentine vus de l’intérieur
Camille Roussel : Quels codes culturels de la séduction argentine vous ont le plus surpris ?
Nicolas Berthier : Le premier choc a été le contact physique. En Argentine, on se salue avec un baiser sur la joue, même entre hommes qui se rencontrent pour la première fois. Dans une conversation, les gens se touchent le bras, l’épaule, sans que cela ait de connotation particulière. Venant d’une culture française plutôt réservée physiquement, j’ai mis des mois à ne plus interpréter chaque contact comme un signal. Le deuxième point, c’est l’intensité verbale : les Argentins, et les Argentines en particulier, expriment leurs sentiments avec beaucoup plus de spontanéité qu’en France. Valentina me disait « te quiero » dès la troisième semaine, ce qui m’a d’abord un peu déroute avant que je comprenne que l’expression est plus courante et moins engageante qu’un « je t’aime » français prononcé au même stade. Le troisième élément, c’est le rôle du groupe social. En Argentine, sortir en couple implique très vite de sortir avec les amis du couple, la famille élargie, les collègues. Un rendez-vous en tête-à-tête strict, comme on le pratique souvent en France au début d’une relation, n’est pas la norme ici. Cela m’a obligé à être sociable bien plus tôt que je ne l’aurais souhaité, mais avec le recul, cela a accéléré mon intégration de façon spectaculaire.
Il y a aussi ce que j’appelle le « code du regard » porteño. À Buenos Aires, un regard soutenu dans la rue ou dans un bar n’est pas perçu comme déplacé, contrairement à ce que j’aurais pu croire en arrivant avec mes réflexes français. Valentina m’a expliqué que c’est une façon normale de manifester un intérêt, sans pression immédiate à l’action. J’ai aussi appris à décoder le fameux « boludo » — une interpellation amicale entre proches qui peut sembler grossière à une oreille non avertie mais qui, dans la bouche de Valentina et de ses amies, signale au contraire une forme de complicité. Autre subtilité : le tango, omniprésent dans l’imaginaire argentin, n’est pas seulement une danse touristique. C’est un véritable code social dans certains cercles, où savoir tenir une conversation sur les grands orchestres historiques ou les codigos de la milonga — les règles non écrites qui régissent qui invite qui à danser — peut faire toute la différence dans une première approche. Enfin, il y a la question du rythme relationnel : les Argentins avancent vite dans l’engagement verbal — les mots doux, les projets communs évoqués tôt — mais cela ne signifie pas forcément un engagement administratif ou pratique aussi rapide. J’ai appris à distinguer l’intensité émotionnelle de l’engagement concret, une nuance essentielle pour ne pas se méprendre dès les premières semaines d’une relation naissante.

S’adapter au quotidien argentin en couple
Camille Roussel : Comment s’est passée votre adaptation au quotidien, une fois la relation installée ?
Nicolas Berthier : Le plus difficile a été de reconstruire mes repères sur presque tout : les horaires, l’argent, la famille. À Buenos Aires, on dîne rarement avant 21h30, souvent plus tard le week-end, et les soirées entre amis peuvent commencer à minuit. J’ai mis un an à arrêter de m’endormir au milieu des dîners. Sur le plan financier, l’inflation argentine — parfois supérieure à 100% par an sur certaines périodes — a changé ma façon de gérer un budget. Valentina a grandi avec cette instabilité et a des réflexes que je n’avais jamais eu à développer : convertir une partie de ses économies en dollars dès qu’elle le peut, anticiper les hausses de prix, négocier les loyers en devises fortes. J’ai adopté les mêmes habitudes par nécessité, au point de vérifier désormais le taux de change parallèle, le fameux « dolar blue », presque tous les matins avant de faire mes courses. À titre d’exemple concret, entre notre emménagement à Palermo début 2023 et l’été 2024, le loyer réclamé en pesos par notre propriétaire avait plus que triplé, alors que le montant fixé en dollars, lui, était resté quasiment stable — une leçon budgétaire que je n’oublierai jamais.
Sur le plan familial, les dimanches sont sacrés : nous prenons le bus ou la voiture pour rejoindre ses parents à Cordoba plusieurs fois par an, ou recevons sa sœur et ses neveux à Palermo presque chaque semaine. Ces rendez-vous ne sont jamais optionnels sauf urgence réelle, et j’ai appris à organiser mon propre emploi du temps professionnel en conséquence, y compris en refusant certaines réunions tardives le vendredi pour ne pas rater le départ en famille du week-end. Ce poids de la famille élargie, que je ne soupçonnais pas avant de m’installer ici, rejoint d’ailleurs plusieurs observations partagées dans notre guide sur le couple mixte franco-latino, qui aide à anticiper ce type d’ajustement culturel avant même de s’expatrier. La mère de Valentina m’a longtemps testé sur ma connaissance de la cuisine argentine : préparer un asado correctement, choisir les bonnes coupes de viande, respecter le temps de cuisson sur braise plutôt que sur feu vif. J’ai raté mon premier asado de façon mémorable — viande brûlée à l’extérieur et crue à l’intérieur — sous le regard amusé de toute la famille réunie, seize personnes en tout, cousins et voisins compris, venues spécialement pour l’occasion. Depuis, je considère savoir tenir une grille comme une compétence sociale à part entière, presque plus importante que mon espagnol pour être pleinement accepté. J’ai fini par demander à mon beau-père de m’apprendre patiemment, asado après asado, la bonne gestion des braises, et il m’arrive désormais d’être sollicité en cuisine lors des grandes réunions familiales, un signe d’intégration dont je suis particulièrement fier.
Un autre ajustement a concerné la langue : même après quatre ans, le voseo argentin et l’accent porteño me jouent encore des tours, en particulier au téléphone avec des interlocuteurs qui parlent vite ou avalent les syllabes finales. Valentina me corrige avec humour, sans jamais se moquer, ce qui a beaucoup aidé ma progression — elle m’a par exemple appris à distinguer les dizaines d’expressions familières comme « che », « posta » ou « re » qui structurent une bonne partie des conversations informelles à Buenos Aires. Pour les couples qui vivent une partie de leur relation à distance avant de se retrouver, notre article sur la relation longue distance entre la France et l’Amérique latine donne des pistes concrètes que j’aurais aimé lire avant mon départ, notamment sur la gestion du décalage horaire et des attentes, deux sujets que nous avons dû apprivoiser avant même de vivre sous le même toit.
Les démarches administratives pour s’installer durablement
Camille Roussel : Quelles ont été les principales démarches administratives pour sécuriser votre installation ?
Nicolas Berthier : C’est probablement la partie la plus fastidieuse de toute l’aventure. Mon premier visa était un visa de travail lié à mon contrat, valable pour la durée du projet d’infrastructure. Quand j’ai décidé de rester en Argentine indépendamment de ce contrat, j’ai dû changer de statut, ce qui a impliqué plusieurs mois de démarches auprès de la Direccion Nacional de Migraciones. Valentina et moi avons finalement opté pour une union civile — l’équivalent argentin du PACS français — qui m’a permis d’obtenir une résidence temporaire pour raisons familiales. Le dossier demandait des documents traduits et apostillés depuis la France : acte de naissance, casier judiciaire, certificat de célibat. Chaque document non conforme retardait le dossier de plusieurs semaines. J’ai fini par faire appel à un avocat spécialisé en immigration, ce qui a considérablement simplifié le processus même si cela représente un coût non négligeable. Sur le plan bancaire, ouvrir un compte argentin en tant qu’étranger reste compliqué sans un statut de résidence stabilisé, ce qui m’a poussé à garder mon compte français actif pendant longtemps, avec les frais de change que cela implique. Pour les couples qui envisagent une trajectoire administrative plus structurante, comme un mariage ou une installation durable à l’étranger, je recommande vivement de se renseigner tôt auprès de spécialistes : les ressources proposées par cqmi.fr sur l’accompagnement des couples binationaux m’ont été utiles pour comprendre certaines étapes avant même de les vivre en Argentine, même si le cadre légal diffère d’un pays à l’autre.

Ses conseils pour réussir sa propre histoire
Camille Roussel : Quels conseils donneriez-vous à un Français qui envisage de s’expatrier en Argentine pour y vivre une histoire d’amour ?
Nicolas Berthier : D’abord, apprenez l’espagnol avant de partir, et préparez-vous spécifiquement au voseo argentin qui dérange les manuels classiques appris en France. Trois mois de cours intensifs m’auraient fait gagner un temps précieux. Ensuite, ne sous-estimez pas l’importance de la famille dans une relation argentine : investir du temps auprès des parents et des frères et sœurs de votre partenaire n’est pas une option, c’est une condition de réussite à long terme. Troisièmement, acceptez que les rythmes soient différents — sur les horaires, sur l’argent, sur la vitesse d’engagement émotionnel — sans chercher à imposer vos propres repères français. L’humour et la patience sont vos meilleurs alliés. J’ajouterais un conseil plus pratique : prévoyez un budget de sécurité en devises fortes dès le début, l’inflation argentine peut surprendre même les expatriés les plus préparés. Enfin, ne restez pas enfermé dans la seule communauté française, aussi rassurante soit-elle au début : c’est en sortant de cette bulle, en dansant mal le tango dans une milonga de San Telmo comme je l’ai fait, que les rencontres les plus marquantes se produisent. Quatre ans plus tard, je ne regrette rien : Buenos Aires est devenue ma ville, Valentina est devenue ma famille, et cette page d’accueil de MeetLatine reste, avec le recul, l’endroit où j’ai commencé à me renseigner sérieusement sur les réalités de la rencontre en Amérique latine avant de m’y lancer pleinement.


